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Histoire

Duras : un pays d'Histoire

Depuis plus de 800 ans, les vignerons rebelles d’Aquitaine forgent une histoire riche d’un esprit de contradiction presque héréditaire, mais surtout d’un amour de la vigne et du vin qui a su traverser les siècles. Une histoire de cape et d’épée comme on les aime, au cœur d’un pays vallonné où l’on se laisse facilement aller à imaginer les cavaliers traversant ces océans de vigne pour raconter à leur seigneur les batailles qui rythmèrent la guerre de Cent Ans. Ce même pays qui inspira la jeune Marguerite Dieudonné à emprunter les chemins de l’écriture, pour nous le décrire bien plus tard comme une terre “sublime, forcément sublime”, sous le nom de Marguerite Duras…

Des racines moyenâgeuses

Le premier grand rebelle d’Aquitaine, c’est Eude, duc d’Aquitaine, qui en 721, prit sur lui d’arrêter à Toulouse l’invasion des Sarrazins venus d’Espagne. Victorieux, il fut immédiatement reconnu comme le sauveur de la chrétienté par le Pape Grégoire II, dix ans avant Charles Martel. C’est donc avec une victoire militaire triomphale que la région d’Aquitaine fit son entrée dans la grande Histoire de France dès le VIIIe siècle. De fait, si la notion de rebelles d’Aquitaine peut sembler familière, c’est qu’elle fait partie de notre patrimoine culturel. En effet, Edmond Rostand l’immortalisa le premier dans sa pièce d’anthologie Cyrano de Bergerac qui met en scène les flamboyants “Cadets de Gascogne” du XVIIIe siècle, compagnie militaire de l’Aquitaine gasconne détachée permanemment au service du Roi de France :

“Ce sont les cadets de Gascogne (…)
Œil d’aigle, jambe de cigogne,
Moustache de chat, dents de loups,
Fendant la canaille qui grogne, (…)
Ce sont les cadets de Gascogne…”

Si l’on se réjouit aujourd’hui du rythme mélodieux de ces vers, au XIIe siècle, “la canaille qui grogne” n’est autre que le vicomte de Bezaume : notre deuxième grand rebelle d’Aquitaine. Les moines de La Réole qui commencent alors à défricher les coteaux bien exposés afin d’y implanter la vigne pour produire leur vin de messe et développer les échanges avec l’Angleterre (la région que l’on appellera bientôt la Guyenne passera 50 ans plus tard sous contrôle anglais), représentent une source de richesse inespérée pour ce seigneur de Duras, brigand s’il en est, à qui l’on doit néanmoins le choix du site et la construction du Château de Duras.

Ainsi, cette lettre datant des environs de 1137 dans laquelle les moines se plaignent au Roi Louis VII, témoigne-t-elle de l’attitude pour le moins inhabituelle du seigneur local à leur égard: “Seigneur glorieux et invincible. L’église de La Réole qui dépend directement de votre souveraineté, adresse toute éplorée ses plaintes à Votre Majesté. Depuis votre départ, nos voisins, parjures et sacrilèges à vos droits, nous accablent de plus de maux que jamais, entre autres, le vicomte de Bezaume, notre plus cruel persécuteur. Avant votre arrivée dans notre contrée, il avait fait prisonnier trois moines, qu’il nous a fallu racheter, et avait dévasté nos domaines (…) Le vicomte fit s’exiler les hommes qui habitaient dans (notre villa de St Eyrard), de gré ou de force, à côté d’un certain château qu’il avait fait construire à proximité de ce lieu. (…) D’autre part, le vicomte et ses hommes enlevèrent violemment deux autres bourgeois de notre villa, Vital et Raimond, qui durent payer cinquante livres de la monnaie de Bordeaux pour recouvrer la liberté”.

Repris par les autorités politiques et religieuses pour sa conduite “déplacée” (selon les critères du XIIe siècle) envers les moines, le vicomte de Bezaume sera forcé de traiter avec ces derniers jusqu’à devenir leur protecteur. Cette période de repentir du vicomte marque la première période d’expansion du vignoble de Duras qui se poursuivra de génération en génération et de maison en maison, à travers les siècles et les guerres moyenâgeuses jusqu’à connaître un âge d’or au début du XIVe siècle, alors que s’annonce la guerre de Cent ans.

De la Guyenne à la révolution

C’est l’arrivée de Gaillard de Got à la tête de la seigneurie de Duras à la fin du XIIIe siècle, qui marque le début du rayonnement de la renommée des vins de Duras à l’ensemble de la chrétienté. En effet, le frère de Gaillard de Got n’est autre que le Pape Clément V, ce qui favorisera grandement l’expansion du vignoble et des exportations. Par la suite, les successeurs de la famille de Got à la tête de la seigneurie, notamment la maison des Durfort Duras, continueront à faire rayonner cette renommée. En effet, les Durfort Duras, aquitains d’allégeance anglaise durant la guerre de Cent Ans, portent leur vin à la cour d’Angleterre où il est fort apprécié. L’Angleterre favorise donc l’expansion du vignoble en assurant la consommation des vins de Duras, à tel point que la France accusera l’Angleterre de “vendanger l’Aquitaine”. La fin de la guerre de Cent Ans marque le départ à Londres des Durfort Duras, mais deux décennies plus tard, alors qu’ils sont désireux de regagner la France, Louis XI leur accorde son pardon leur permettant de reprendre possession de leurs terres.

La fin du XVe siècle est marquée par l’accession au trône de France de François Ier, “le père et restaurateur des lettres” qui incarnera la Renaissance française. Le vin de Duras, qu’il qualifie de “nectar”, deviendra l’un de ses mets favoris et à son tour, il encourage la plantation de nouvelles vignes dans le terroir duraquois. Cet amour du vin de Duras se poursuivra à la cour du Royaume de France avec son successeur Henri II, qui ordonne deux fois en 1557 de laisser passer des vins du haut pays pour l’approvisionnement de sa maison. Ainsi, pendant tout le XVIe et le XVIIe, le vignoble de Duras connaît une expansion extraordinaire. En 1715, les viticulteurs décrivent ainsi leurs méthodes : “On plantait de préférence la vigne dans les terrains maigres et pauvres, sur les penchants des coteaux, où d’ordinaire aucune récolte ne peut se faire. (…) La culture était des plus faciles : un simple sarment fiché dans le sol, un simple bêchage et quelque peu d’épamprage, rarement des engrais, et 4 ou 5 ans plus tard, les cuves se remplissaient avec facilité, à moins que les intempéries n’eussent enlevé une bonne partie de la récolte”. À la même époque, l’intendant de Lamoignon écrit : “Il y a plus de la moitié de cette généralité qui est plantée en vignes… Il se fait une très grande quantité de vin… et il y en a beaucoup plus qu’il n’en faut pour le pays mais c’est ce qui en fait la richesse, car tous les vins se vendent à l’étranger qui vient les chercher sans apporter d’autres marchandises et met par là un argent considérable”.

Cependant, cette expansion du vignoble présente bien vite ses problématiques, car malgré ce qu’en pensent les autorités, il se produit bien trop de vin à tel point qu’en 1731, Louis XV doit interdire la plantation de nouvelles vignes. En 1742, C’est Montesquieu lui-même qui écrit à l’intendant de Guyenne : “Nos vins nous resteront sur les bras, et vous savez que c’est toute notre richesse”.

Le principal revenu de la communauté de Duras repose alors sur le vin. Cela étant, la culture de la vigne et le commerce du vin sont extrêmement réglementés de peur que l’économie liée à ce marché extraordinaire ne s’écroule. Afin d’assurer leurs revenus, les vignerons rebelles se tournent donc vers l’eau-de-vie. Ainsi, ils plantent des pruniers afin de produire de l’alcool de prune destiné aux marins de passage à Bordeaux : on vient en effet de découvrir les vertus curatives de l’alcool de prune sur la maladie du Béribéri qui fait des ravages chez les marins. Malgré la réglementation portant sur la production de vin, l’économie locale reste donc prospère.

Révolution et modernisation

1789 et la Révolution française rétablissent la liberté dans la culture de la vigne et le commerce du vin. À cette époque, on démantèle une partie des fortifications du château de Duras et on utilise les pierres prélevées dans le but de rendre la rivière Dropt navigable, notamment pour favoriser ce commerce. La France entre alors sous le “règne” de l’Empire napoléonien dont les guerres incessantes nuiront à l’économie liée au vin, mais c’est aussi à cette époque que l’on commence à empierrer les routes ce qui permettra par la suite aux contrées difficiles d’accès, dont Duras fait partie, d’écouler leurs stocks plus facilement.

C’est la période qui s’étend entre 1860 et 1875 qui marque véritablement un tournant important dans la culture de la vigne. En effet, on lance alors un véritable travail sur les plantations, le travail de la vigne, la taille, le choix des cépages et la vinification. On cherche à améliorer la qualité de la production afin de façonner de meilleurs vins. À cette époque, on commence à planter les rangs à deux mètres d’intervalle. On invente aussi de nouvelles charrues. Cette période est aussi celle de l’apparition du chemin de fer qui permet au commerce du vin de prendre un essor inespéré. Dans la région de Duras, on favorise toujours tout particulièrement la production d’eau-de-vie. En 1872, à Agen, on organise une exposition des vins rouges, des vins blancs et des eaux-de-vie de tout le “Lot-et-Garonnais”. 224 exposants, 1 030 échantillons dont 734 rouges, 234 blancs et 62 eaux de vies sont présentes, ce qui démontre l’abondance et la diversité des productions du département : en 1902, Duras affiche 2374 hectares, donnant 38 535 hectolitres pour une production moyenne par hectare de 16 hectolitres.

À l’assaut d’une appellation

Le 13 décembre 1910 se tient une cession extraordinaire du Conseil d’État du Lot-et-Garonne. On étudie les vins du département : ils ont une belle robe, du corps, de la tenue et sont en majorité des vins rouges. Ainsi, le premier avis de ce Conseil concluait-il à l’incorporation dans la région de Bordeaux d’un certain nombre de communes du canton de Duras. Mais bien vite la roue tourne et les rebelles d’Aquitaine préparent leur avenir en fondant le Syndicat de Défense des Vins du Canton de Duras en 1924. Ils œuvrent alors avec acharnement pour l’obtention de l’appellation “Vin du canton de Duras”, si bien qu’en 1927, un jugement précise que : “Si le terroir des coteaux du canton de Duras ne donne pas à ses vins les bouquets particuliers aux grands crus, il permet tout au moins de faire des vins de premier ordre et unanimement appréciés par les consommateurs.” Il faudra aux rebelles d’Aquitaine dix ans supplémentaires avant d’obtenir, le 16 février 1937, l’une des premières Appellations d'Origine Contrôlée de France : l’AOC “Côtes de Duras”. Cela constitue une véritable consécration pour des vignerons qui ont su traverser des siècles et se faire apprécier à travers des temps pourtant mouvementés.

De 1937 à nos jours

Dans l’élan enthousiaste de l’obtention de leur appellation, les Duraquois suivent les Bordelais dans leur reconversion vers des cépages rouges, motivés par les perspectives économiques et commerciales en plein essor. Cependant, à partir de 1970, ce sont les vins blancs secs de sauvignon blanc qui deviennent les produits phares de la région. Le développement de la maîtrise des températures de vinification permet l’élaboration de vins de sauvignon blanc aux arômes typiques facilement identifiables par le consommateur : on signe donc ses vins avec plus de précision.

On crée la Cave Coopérative de Duras à cette même époque, tandis qu’une cave voisine située en territoire girondin produit déjà 20 % des vins de l’appellation. En 1985, l’union interprofessionnelle assure la promotion de vins et les deux caves font alliance en 1998. Parallèlement, la maîtrise des vinifications en rouge par les œnologues bordelais profite aux viticulteurs voisins de Duras et la production de rosés vient alors compléter la gamme.

Nos vignerons aujourd’hui

Aujourd’hui, le vignoble de l’appellation Côtes de Duras s’étend sur environ 1 500 ha où près de 200 vignerons associés poursuivent les traditions et proposent des vins de qualité en blanc sec, moelleux, rouge et rosé, tous issus d’un terroir caractéristique où dominent des sols d'origines marneuses ou molassiques ainsi que des coteaux calcaires ou argilo-calcaires. Avec une production de 75 891 hl revendiqués en AOC en 2012 par 72 chais particuliers et 118 coopérateurs, la coopérative de Duras propose aujourd’hui un choix de grands vins, mais aussi des vins faciles d’accès, simplement bons.